Courte nouvelle à quatre mains. Du plaisir partagé.

Courte nouvelle. Le parapluie rouge

Accompagner l’écriture des autres est un plaisir.

Avec ma fille, je me contente de relecture et de quelques suggestions. Voici une courte nouvelle qu’elle a écrite il y maintenant plusieurs années, lorsqu’elle avait quinze ans. J’en apprécie le rythme et le jeu sur les mots.

Ma participation au texte est extrêmement minime. Alors, pourquoi ce titre d’article « Courte nouvelle à quatre mains » ?

J’ai peint l’année dernière un monochrome qui s’associe bien avec cette nouvelle, même s’il n’en est pas le reflet parfait. J’aime le mystère de la jeune femme vue de dos, perdue dans un champs, une valise à ses pieds. Ce n’est que récemment que je me suis remémorée la nouvelle de ma fille et que je l’ai associée au monochrome. J’ai alors retravaillé informatiquement une photo de mon tableau.

Je vous le livre ici avec la courte nouvelle de ma fille (avec son accord, cela va sans dire !)

La petite fille au parapluie rouge

Elle traversa le carrefour en courant, son cartable au-dessus de la tête pour se protéger de l’averse. En atteignant le trottoir, elle vit l’autre petite fille. Elle se demanda furtivement ce qu’elle faisait là, immobile. Peut-être attendait-elle ses parents. Sur le moment, elle lui parut avoir à peu près son âge. Mais plus tard, elle ne parviendrait pas à se rappeler son visage, ni sa tenue. Seulement ses longues tresses noires et son parapluie.
Rouge.
« Tu ne devrais pas traverser en courant. Surtout sous la pluie. »
La petite fille au parapluie marqua une pause, puis reprit : « Tu pourrais te blesser, ou même te tuer, si tu glissais.
— Qui es-tu ?
— Je ne suis pas toi. Toi, tu as de la chance. »
Elle ne se souviendrait pas vraiment de la suite. La petite fille était peut-être partie en courant, ou en marchant, ou en sautant dans les flaques. Ou alors, elle s’était dissoute comme un sucre qui fond.

Ils allaient lentement, bien qu’il pleuve. Ils s’aimaient, et les amoureux ne se pressent pas pour un peu de pluie. Ils regardèrent attentivement de chaque côté de la route, puis traversèrent, se tenant par la main. À l’angle du trottoir d’en face se tenait une petite fille. Elle semblait attendre. Plus tard, ils ne parviendraient pas à se rappeler son visage, ni de sa tenue. Seulement ses longues tresses noires et son parapluie.
Rouge.
« Vous devriez aller un peu plus vite. »
La petite fille marqua une pause, puis s’expliqua : « Une voiture risque d’arriver si vous traversez trop lentement.
— Qui es-tu ?
— Je ne suis pas vous. Vous, vous avez la chance qui vous sourit. »
Ils ne se souviendraient pas vraiment de la suite. La petite fille était peut-être partie en courant, ou en marchant, ou en sautant dans les flaques. Ou alors, elle avait coulé avec la pluie.

Il était pressé. Il était en retard au travail. Et il pleuvait. Des cordes. Il traversa d’un pas vif, sans se soucier de ce qui l’entourait. Il heurta malencontreusement une petite fille arrêtée sur le trottoir. Il ne s’excusa pas. Plus tard, il ne parviendrait pas à se rappeler son visage, ni sa tenue. Seulement ses longues tresses noires et son parapluie.
Rouge.
« Tu devrais regarder avant de traverser. Si une voiture arrivait… »
Elle marqua une pause puis affirma : « Tu mourrais.
— Qui es-tu ?
— Je ne suis pas toi. Toi, tu es plutôt chanceux. »

Il ne se souviendrait pas vraiment de la suite. La petite fille était peut-être partie en courant, ou en marchant, ou en sautant dans les flaques. Ou alors, elle s’était évanouie dans les airs.

Ils roulaient peut-être un peu vite. Et ils avaient peut-être un peu trop bu. Mais ils n’avaient pas eu d’accident. C’était une crevaison qui les avait bêtement arrêtés au bord de la route, et c’était pour cela qu’ils se retrouvaient, transis, à faire du stop à ce carrefour pluvieux. L’une d’entre eux s’était éloignée de ses amis. Elle avait remarqué une petite fille esseulée près d’un des feux du croisement. Elle se demanda ce qu’elle pouvait faire là, à cette heure tardive. Mais plus tard, elle ne parviendrait pas à se rappeler son visage, ni sa tenue. Seulement ses longues tresses noires et de son parapluie.
Rouge.
« Vous devriez rouler plus lentement. »

La petite fille marqua une pause, son parapluie dansant au-dessus de sa tête, puis sermonna : « Et surtout ne pas boire ! Vous auriez pu tuer quelqu’un.
— Qui es-tu ?
— Je ne suis pas toi. Toi et tes amis, vous avez eu de la chance cette fois-ci. »
Elle ne se souviendrait pas vraiment de la suite. La petite fille était peut-être partie en courant, ou en marchant, ou en sautant dans les flaques. Ou alors, elle s’était envolée jusqu’aux nuages.

Elle promenait son fils dans sa poussette quand ils avaient été surpris par la pluie. Elle avait alors précipité le pas et raccourcit la promenade, longeant la route principale. Et là, au carrefour, toute droite malgré les gouttes si grosses et si serrées qu’elles formaient comme des cordes reliant le ciel et la terre, une petite fille attentive, scrutant les rares passants. Plus tard, elle ne parviendrait pas à se rappeler son visage, ni de sa tenue. Seulement ses longues tresses noires et son parapluie.
Rouge.
« C’est un beau bébé. »
La petite fille marqua une pause, puis se parla à elle-même : « Je me demande si j’étais aussi mignonne à son âge. Sans doute pas.

— Qui es-tu ?
— Je ne suis pas lui. Lui, il a réellement de la chance, cela se ressent. »
Elle ne souviendrait pas vraiment de la suite. La petite fille était peut-être partie en courant, ou en marchant, ou en sautant dans les flaques. Ou alors, elle n’avait jamais été là.

Il conduisait pour rentrer chez lui quand il vit le garçon. Il était petit, blond, âgé d’environ quatre ans. Et il était planté au milieu du carrefour, seul, discutant avec on ne sait qui. Il tenta de l’éviter, de ralentir, mais ses roues se bloquèrent. Et la pluie gênait le freinage. Il ne pouvait plus rien faire pour empêcher l’accident. Horrifié, il ferma les yeux, ce qui ne l’empêcha pas de sentir sa voiture heurter quelque chose, ni d’entendre ce quelque chose rebondir sur le capot, puis sur le pare-brise, et enfin sur le toit de sa voiture. Un ignoble bruit sourd qui résonnera indéfiniment dans sa mémoire. Après quelques mètres et une éternité, le véhicule stoppa. L’homme resta à l’intérieur, pétrifié, les paupières toujours hermétiquement closes. Quand il les ouvrit enfin, il n’y avait aucune trace d’accident. Le gamin était encore debout au même endroit. Intact. Toujours dans son dialogue solitaire. Et au milieu de la route, un parapluie.
Rouge.
L’enfant ramassa le parapluie. Il l’ouvrit. La toile recouvrant les armatures se liquéfia et tomba au sol, s’étalant en une flaque rouge. L’homme, choqué, s’extirpa de son véhicule. Il fixa quelques instants l’eau écarlate, puis remonta dans sa voiture, claqua la portière et s’enfuît, hébété. Il ne vit donc pas le petit garçon regarder la pluie dissoudre la couleur rouge. Il ne l’entendit pas non plus murmurer : « Tu m’as donné ta chance… »

Personne ne revit la petite fille au parapluie rouge.

Où va la jeune femme du monochrome ?

Qu’est devenue la petite fille de la nouvelle ?

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